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(Interview parue dans le fanzine Les enfants
de la BD)
Les Enfants de la BD : Tout d’abord,
décrivez-vous en quelques mots, votre parcours en général.
Philippe Buchet :... J’sais pas, c’est
dur de se décrire ! J’ai pas fait d’école,
j’étais plus autodidacte, passionné. J’ai
toujours eu de la chance, j’ai jamais eu besoin d’aller
partout, c’est toujours le hasard qui a fait que j’ai
rencontré quelqu’un qui a dit : « tiens
présente tes dessins ici », j’y suis allé,
et « ça ne te dirai pas de faire ça ?
» et je suis tombé sur un scénariste qui
m’a dit : « on va faire une série chez
Glénat ». Avant je faisais des illustrations
pour des albums de « comm. » pendant longtemps.
Puis j’ai travaillé pendant huit à neuf,
même dix ans dans une agence qui faisait de la B .D.
d’entreprise, de la B.D. de formation : par exemple,
comment marche une cuisinière électrique dans
les restaurants... des B.D. pour les professionnels. Puis
j’ai fait travailler des dessinateurs de logos, puisqu’a
l’agence, j’avais la direction artistique et que
j’avais pas le temps de tout faire, j’appelais
et je cherchais des dessinateurs et je suis tombé sur
le site des mecs qui m’avait envoyé un dossier
de Sylvain Savoïa. J’ai dit « il dessine
bien ce mec là ! » Alors on s’est vu, je
l’ai fait bosser pour l’agence. Après,
chez lui un jour, j’ai rencontré son scénariste,
Jean David Morvan. Il venait de faire un western qui s’appelait
Les reflets perdus chez Zenda. Et puis ils m’ont dit
que le western n’a pas marché terrible mais avec
le directeur de collection de Glénat, on a eu un projet
de science fiction, ce serait des albums de cent trente pages,
un peu dans la collection Akira mais à la française.
C’est à dire en couleur et avec une narration
à la française. Pas faire du manga, ce serait
idiot ! Et il m’ont dit « mais par contre Sylvain
n’est pas très chaud pour faire du design de
S-F parce qu’après un western, c’est pas
son truc. Et en plus il faut faire un album de cent trente
pages en six mois, il vaudrait mieux être deux donc
ça te dirait pas ? » et j’ai dit oui. Alors
on a travaillé sur le premier Nomad et sur le deuxième.
Et après Sylvain a dit « je pourrai faire l’album
tout seul » et je lui ai dit « bon ben moi ce
qui m’intéresserait c’est aussi de faire
une série à moi, tranquille » et voilà,
après Sylvain Savoïa continue Nomad. Il est en
train de faire le cinquième tome et puis moi j’ai
fait le projet Sillage pour Delcourt et ça a marché
tout de suite.
Les Enfants : Avec J-D Morvan ?
Buchet : Avec le même scénariste,
oui... voilà !
Les Enfants : A l’instant vous disiez
que vous ne vouliez pas faire de manga, mais de la narration
à la française, alors qu’à la sortie
de Nomad, on avait annoncé ça comme le manga
français un peu comme HK.
Buchet : Il y a un peu la vision «
commerciale » de l’éditeur qui a envie,
quand le manga marche de dire eh bien nous aussi on est capable,
les Français, de faire du manga. Mais ce sera jamais
du manga parce que le manga par définition, c’est
de la B.D. japonaise faite par des Japonais, pour des Japonais.
Ils ont en rien a foutre les Japonais des Européens
par exemple. Quand ils cèdent leur droits ça
les fait rire, parce que c’est un marché tellement
minuscule ils vont pas tirer à un million d’exemplaires.
Dragonball, ça à été un bon marché
pour Glénat. Ca a vraiment bien assuré son chiffre
d’affaire. Mais personne n’y croyait trop. Il
y a aussi eu le format :Dragonball ça a été
un dessin animé, ça coûtait pas cher et
t’avais de quoi lire. C’est des trucs qui n’existent
pas en France. Personne va sortir des petits bouquins noir
et blanc que tu vas acheter au bureau de tabac du coin. Alors
après, essaye de refaire le succès de Dragonball,
je pense que c’est pas possible. Mais nous on a fait
une B.D., finalement, c’était juste le format
et le nombre de pages qui étaient à la japonaise.
Et ils voulaient de l’action, alors je leur ai quand
même fait une B.D avec de l’action. J’avais
pas besoin qu’on me dise « fait une B.D. avec
de l’action ».
Les Enfants : Et vos inspirations ?
Buchet : Ah ! Ben quand j’étais très
jeune, je lisais surtout de la B.D. américaine. J’était
vraiment fan de comics. Et puis mes inspirations sont vraiment
multiples, parce que effectivement il y a plein de manga que
j’aime bien. J’aime bien leur façon «
cinéma » de présenter les choses la plupart
du temps. Comme Shirow. Je trouve qu’en plus ils ont
des réels talents de designer, les Japonais ; et ça,
on l’a moins en France. On a plein de séries
de S-F qui sont chouettes, mais il y a peut-être pas
un travail de recherche. Il y a, maintenant dans l’équipe:
Série B par exemple, avec Vatine et Blanchard, qu’ont
un travail finalement très cinématographique
avec des préparations de décors, etc. Mais il
y a plein d’autre B.D. qui sont faites par des auteurs
qui ont un petit peu plus de bouteilles peut-être, et
des routards de la B.D. qui ont fait des séries de
S-F et ça reste toujours un peu soixante-dix au niveau
des vaisseaux spatiaux. Je pense un peu a Bourgeon là.
C’est pas le roi du design. Mais alors que Shirow on
a l’impression qu’il travaillait dans une usine
de motos avant. Quand il dessinait une moto on a l’impression
qu’il était ingénieur chez Mitsubishi
! C’est vraiment des fadas, des mecs qui sont capables
de faire vingt pages de guns. Dans les petits bouquins annexes,
ils expliquent comment ça marche chaque balle et tout.
C’est des fondus de technologie, et c’est bien
quand on dessine. Bon après, le fond, chez Shirow,
ça se lit mais il y a des côtés vraiment
chiant dans l’histoire. Voilà, puis sinon, c’est
vrai qu’il y a des B.D. comme Akira qui m’ont
marqué mais les premières B.D. que j’avais
lu scénarisé par Frank Miller m’ont marqué
aussi fort. Non, il y a eu toute une vague de choses qu’ont
fait, je trouve, que ça a vachement bougé dans
plein de domaine. Les comics américains ont vachement
bougés, quand j’ai lu Electra, qui vient de ressortir
chez Delcourt, je l’avis lu quand il était sorti
en petit fascicule en quatre tomes, j’ai trouvé
ça incroyable ! C’est pas possible ! Ca peut
pas être de la B.D. américaine ! Avec des trucs
au stylo bille, au feutre, à l’aquarelle. C’était
quand même précurseur. Et d’ailleurs ça
a donné des gens comme Dave McKeane qui ont été
hyper influencé par ce que faisait Sienkiewicz, qui
sont tombé sur son boulot : « Ah ! Mince ! C’est
comme ça que j’aurai du dessiner ! ». Après
il a fait sa propre voie avec des collages informatique. Et
c’est vachement bien je trouve. La B.D. américaine
on disait « c’est toujours des gros barbares musclés
qui se sautent sur la tronche en collant ». Non y’
a plein de B.D. américaine vachement plus adultes finalement
que certaines B.D. européennes qui pourtant ont une
meilleur image. Je suis hyper bavard, hein ? ! Finalement
vous avez plus besoin des questions !
Les Enfants : Non en effet ! Mais il nous
en vient quand même à l’esprit. Avez vous
eu du mal à vous imposer dans le milieu professionnel
de la bande dessinée, d’abord avec Nomad ?
Buchet : Non, ...non. Avec Nomad c’est
vrai qu’on a toujours été un peu considéré
comme des faiseurs de manga à la française par
certains autres auteurs. On nous regardais avec un petit oeil
amusé ! C’est marrant , je vois la différence
par exemple avec Sillage qui est un album un peu plus classique,
déjà dans la forme et dans l’accueil.
Puis, c’est vrai que l’handicap de Nomad c’était
toute la rapidité d’exécution. On était
obligé vraiment de travailler comme des fadas, et t’as
pas de recule après, tu peux pas dire « tiens
je vais refaire la page » non c’est trop tard
elle est déjà partie.
Les Enfants : Parce que vous étiez
en prépublication dans Kameha aussi ?
Buchet : Oui, mais on avait déjà
terminé, on était pas prisonnier du magasine.
Non, le seul truc que j’ai fait en prépublication,
mais une vraie prépublication, c’était
dans le magasine Dragon, qui est un magasine de jeu de rôle
où vous avez trois pages, c’est un bimensuel
donc ça va ! trois pages tous les deux mois, c’était
pas effrayant comme boulot. Donc voilà, mais non je
n’ai pas eu de mal à m’imposer. Ca c’est
fait un peu tout seul....Du coup, je deviens fainéant
!
Les Enfants : Non, c’est faux. On
a vu le carnet de croquis dans le deuxième Sillage....
Buchet : Oui.. ça je dessine tout
le temps. Je ne suis pas fainéant de crayon, mais je
suis fainéant dans le genre : je vais pas aller voir
des gens, monter des dossiers d’enfer ! Si j’ai
un dossier à la rigueur, je le prépare et je
vais faire le forcing. En plus la B.D. c’est vraiment
l’horreur ! C’est un peu comme dans la vie, plus
t’as de fric, plus t’en as. Et plus ça
marche, plus ça marche ! Si t’as une série
qui commence à bien se vendre, tous les autres éditeurs
sont sympa avec toi. Alors qu’avant, tu leur montrais
des projets : « oh ! j’sais pas »...
Les Enfants : Revenez demain !
Buchet : Ouais mais une fois que ça
commence à bien marcher, là, ils sont tous prêts
à te signer un truc ! Mais c’est normal.
Les Enfants : C’est la loi du business.
Buchet : Oui. Mais ce qu’il y a de
bien, par exemple sur une série comme Sillage, c’est
qu’on a pas eu de contraintes de l’éditeur
qui nous a fait corriger des trucs. On a eu carte blanche,
et ça c’est bien. Et finalement, c’est
nous qui faisons notre propre autocensure en écrivant
le bouquin. Il y a des éditeurs qui sont chiants, il
y a des auteurs qui sont chiants mais de toute façon
on a le même objectif : on voudrait bien que tout le
monde aime bien notre livre. C’est un besoin affectif
peut-être, on a envie d’être aimé
par tout le monde. On aimerait bien que les gens se retrouvent
dans notre B.D. et la lisent. Après y’ a l’argent
effectivement. Si tu vends bien, c’est mieux, c’est
plus confortable pour travailler. T’as pas besoin de
faire de la B.D. et plein d’autres petits boulots à
côté pour arrondir les fin de mois. Si tu peux
faire que de la B.D., à ton rythme, sans être
obligé de faire plein de pages pour gagner de l’argent
c’est bien. Ceux qui travaillent vite sont avantagés
au début, comme Kevin Trantkat.
Les Enfants : Par rapport aux dessins, depuis
les premiers Nomad jusqu’aux Sillage, il y a vraiment
une évolution incroyable.
Buchet : Ben..c’est normal ! A chaque
fois, j’ai appris des choses. J’espère
bien que ça va continuer. Finalement, ce qui me pousse
un peu à faire le métier de dessinateur, c’est
d’apprendre à mieux dessiner les choses. C’est
ce qui fait que c’est une passion. Je pense qu’à
partir du moment où je me dit : « je maîtrise
total » , si un jour j’en arrivais là,
ça me ferais chier ! Là, je me dit que j’ai
encore du chemin à parcourir.
Les Enfants : Nous en avons aussi, du chemin
à parcourir. Mais en parlant de chemin, quand vous
étiez enfant, étiez-vous plutôt cancre
ou bon élève ?
Buchet : J’étais très
bon élève. Mais j’étais un gros
fainéant ! Bon élève jusqu’ en
sixième, genre premier, petit mec sympa, rigolo. Fainéant,
parce que j’apprenais toujours mes leçons tôt
le matin en partant pour l’école. Je faisais
jamais mes devoirs le soir, je les faisais pendant le récréation
! Au dernier moment, tout le temps. Mais bon ça allait,
j’avais des bonnes notes. A partir de la sixième,
il y a eu les filles et tout plein d’autre choses qui
m’ont fait en faire de moins en moins et à la
fin, effectivement, j’étais proche cancre ! Je
suis passé de très bon élève à
cancre parce que je me disais que j’avais autre chose
à foutre que d’être à l’école.
Les Enfants : Mais vous êtes encore
comme ça actuellement ? Sur Sillage par exemple, toujours
au dernier moment ?
Buchet : Non, c’est pas pareil, parce
que je bosse tout le temps. On est en atelier, et des fois
c’est plus ou moins long. L’idéal, ce serai
de faire une planche en trois jours, et des fois ça
bloque. Ca m’arrive de recommencer carrément
des pages entières. Même si elle est finie, il
faut en faire une autre à la place, parce que ça
va pas. Et ça prend du temps. Des fois, t’as
passé huit jours de travail pour faire une page et
tu te dis : « tiens, il faut que j’en fasse a
peu prés huit par mois pour que l’album sorte
rapidement et que tout ce passe bien ». C’est
un peu les boules ! Mais au dernier moment, sur les petits
travaux, oui. Quand on me dit : « tiens il y a une illustration
à faire en deux semaines » moi, une semaine et
demie plus tard : « Ah ! au fait, tiens j’y pense
!... »
Les Enfants : Qu’est-ce que vous préféré
dessiner ?
Buchet : Tout. Vraiment tout. Je prends
autant de plaisir à dessiner des vaisseaux spatiaux,
des bases... Au début ce que je trouvais de plus chiant,
c’était les décors. Parce qu’il
faut construire un décor en entier, et des fois on
en voit qu’un petit bout. Je suis du genre à
faire plein de croquis, et finalement on l’aperçoit
dans une case. Mais maintenant je commence à prendre
du plaisir pour faire des décors, c’est plus
un challenge. Tout est intéressant à dessiner.
La seule façon de progresser, c’est toujours
de dessiner ce qu’on a pas envie de dessiner. C’est
pour ça que c’est bien d’avoir un scénariste.
Quand tu n’as pas de scénariste, tu vas à
la facilité. Tu te dis : « je ne sais pas dessiner
les chevaux, c’est pas grave, les mecs seront à
pieds. » ou alors : « les mecs arrivent en bas
d’un immeuble, aïe, la perspective avec toutes
les fenêtres, non en fait ils arrivent dans une base
en sous-sol ! » c’est facile ! Moi, j’ai
dit à mon scénariste, au début sur Sillage,
que j’allais pouvoir dessiner plein de trucs de S-F,
des décors techno etc.. parce que les décors
naturels ça me fait chier , j’me dit que j’y
arrive pas. Du coup, il m’a écrit un album qui
se passe en forêt ! Pour ça, j’étais
hyper content (il rit jaune) ! J’ai du me mettre à
faire du décor naturel, des arbres et des rochers.
Finalement, ça a bien passé. Et j’ai appris
à gérer les décors naturels comme je
gère les décors techno. Puis les animaux, ça
fait un peu peur de dessiner les animaux. C’est assez
chiant. Les êtres humains, t’en as partout, tu
trouve toujours un model, t’as toujours en mémoire
comment il est articulé. Mais une jambe de cheval,
de chien, c’est galère de dessiner ça.
Et là, c’est pas grave, il faut chercher de la
documentation. En atelier, c’est bien parce qu’on
a plein de bouquins dans tous les sens. Et il y a toujours
de la documentation pour bosser.
Les Enfants : Sinon, par rapport aux projets
dans l’avenir, vous avez d’autres envies d’albums
à côté, ou vous allez continuer Sillage
?
Buchet : Pour l’instant, Sillage, c’est bien,
parce qu’on va pouvoir faire ce qu’on veut. Chaque
album c’est une histoire complète, donc si j’ai
envie de dessiner un truc fantastique avec une ambiance magique,
des sorciers, des guerriers et tout ça, pas de problème,
on peut le mettre dans Sillage. En plus on peut faire tous
les monstres qu’on veut puisque nous sommes sur une
autre planète. On peut dessiner ce dont on a envie
! On avait choisi ce concept de série pour faire ça,
pour pouvoir dessiner ce qu’on veut. Il y avait Mesière
qui fait Valérian qui le disait : « J’ai
fait trente albums de Valérian et j’ai pas voulu
faire autre chose, parce que tout ce que j’avais envie
de dessiner, je pouvais le mettre dans la série. »
Et nous, c’est pareil.
Les Enfants : Donc, vous avez trouvé
votre série phare ?
Buchet : Ouais ! C’est la série
où je prends mon pied à dessiner, j’espère
que chaque album sera de mieux en mieux. C’est un peu
mon challenge.
Les Enfants : Alors Buchet, merci pour le
temps que vous nous avez accordé et bonne chance pour
la suite.
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